Sciences et santé
Big Pharma et l'empire des vaccins
13/11/2008 11:05
Sommes-nous manipulés par les entreprises pharmaceutiques qui encouragent à la surconsommation de vaccins ? Nos politiques ont-ils les mains liées ? Enquête au cœur d'un marché où s'affrontent éthique, commerce et santé publique.
Les vaccins, question de santé publique, représentent des marchés colossaux. En Belgique, on vaccine dès le plus jeune âge : 9 injections « couvrant » 11 maladies sont administrées à chaque nourrisson entre 2 et 18 mois. Parmi celles-ci, il faut distinguer, d'une part, les vaccins achetés par les pouvoirs publics et administrés gratuitement (contre la polio, le pneumocoque, la rougeole-rubéole-oreillon, etc.) et, d'autre part, les vaccins en partie remboursables mais que les patients doivent acheter eux-mêmes en pharmacie (contre le rotavirus...).
Seul le vaccin contre la polio est légalement obligatoire, mais les parents refusent rarement les autres vaccins gratuits. En Communauté française, le pourcentage de refus reste inférieur à 6 %. En Flandre, chez Kind & Gezin (le pendant de l'ONE), moins de 95 parents auraient décliné les vaccins en 2006. Les couvertures vaccinales dépassent ainsi, au sud comme au nord, les 90 %.
Il faut dire que la pression est énorme : alors que la loi n'exige que la vaccination contre la poliomyélite, l'ONE impose, dans les milieux d'accueil, que les enfants soient vaccinés contre les autres maladies considérées comme facilement transmissibles en communauté : diphtérie, rougeole, rubéole, oreillons, etc. Sous peine d'exclusion. Première injection à deux mois, contre 6 maladies d'un coup ! Pour certains scientifiques, c'est un choc violent pour un système immunitaire fragile... et une atteinte au libre choix des parents.
Une analyse contestée par d'autres médecins qui remettent en question l'utilité même de la vaccination et en soulignent les risques. On se trouve donc face à deux discours très radicaux et il est extrêmement difficile de se faire une religion.
Quoi qu'il en soit, la politique vaccinale a un coût : en 2007, en Wallonie, l'achat des vaccins gratuits pour les patients a coûté près de 5,8 millions d'euros à la Communauté française et plus de 11 millions à l'Inami. Discours officiel : Une partie de cet investissement est récupéré, puisqu'il y aura moins de malades, donc moins de frais en matière de soins de santé.
Dix géants détiennent 50 % du marché mondial
Derrière les produits administrés aux patients et financés par les deniers publics, se cachent de grosses entreprises qui entendent maximiser leur profit. A la suite d'une vague de fusions, dix groupes pharmaceutiques se partagent 50 % du marché mondial des médicaments. Un poids qui leur donne une puissance de lobbying considérable. Au risque d'encourager la surconsommation. Et en profitant des failles du système de pharmacovigilance.
Quand on les titille, les firmes se retranchent systématiquement derrière les études cliniques... généralement financées par elles-mêmes. « Ces études sont sponsorisées par les sociétés qui ont des programmes en R&D, admet-on chez GSK. Mais elles sont pilotées par des scientifiques, en toute indépendance. » Le biologiste français Michel Georget, auteur du livre Vaccinations, les vérités indésirables, rétorque : « Il est clair que les entreprises cachent des éléments moins positifs de leurs études. Or, le corps médical a peur de critiquer cela car il ne veut pas d'ennui avec l'Ordre des médecins. La liberté du médecin est restreinte. »
En Belgique d'ailleurs, les scientifiques qui ne partagent pas l'engouement pro-vaccin hésitent à parler librement. Certains ont déjà eu des problèmes avec l'Ordre.
Au niveau belge, l'organe qui fait autorité en matière de vaccination est le Conseil supérieur de la santé, composé de scientifiques. Chaque année, il conseille aux autorités un calendrier vaccinal Autant dire que les entreprises ont tout intérêt à se faire bien voir d'eux. Il faut espérer qu'ils se tiennent à cette auto-discipline... « La vaccination est un domaine particulier qui génère des partenariats, concède Ivan de Bouyalsky, Country Manager chez Sanofi. Dès lors, il y a une communication plus importante vers les pouvoirs publics que pour les médicaments. »
Lobbying et manque de transparence
Le monde politique est-il soumis à un intense lobbying ? Il faut relativiser. Toute commande de vaccins gratuits par les Communautés se fait via des marchés publics. Les possibilités d'exercer des pressions sont réduites. Par ailleurs, toutes les entreprises de « Big Pharma » n'ont pas le poids économique d'un GSK sur le marché belge des vaccins.
La filiale belge de la multinationale est précisément spécialisée dans les vaccins. Elle emploie 6 000 personnes chez nous, dont 1 600 chercheurs, et est l'un des plus gros contribuables belges. « Nous payons 700 millions d'euros de taxes par an, alors que l'Inami rembourse pour nos produits seulement 250 millions », note Julien Brabants, Executive director chez GSK. Mais Sanofi-Pasteur-MSD n'emploie que 60 personnes en Belgique, et Baxter seulement 30 pour les vaccins (la recherche et la production étant localisées dans d'autres pays).
De plus, le marché des vaccins n'est pas le plus lucratif, assurent les entreprises du secteur. « D'un point de vue macroéconomique, les vaccins ne représentent qu'une petite part du budget des soins de santé, précise-t-on chez GSK. En effet, environ 1 500 euros sont consacrés par personne par an pour les soins de santé, dont 350 pour les médicaments, ce qui implique une somme de maximum 5 euros par personne pour les vaccins (niveau régional et fédéral). »
Le vrai problème concerne le manque de recoupement de données et la désinformation qui entourent la vaccination, en Belgique et dans le monde. Plusieurs lacunes existent, en matière de pharmacovigilance d'abord.
L'information en matière de vaccination souffre également d'un grave déséquilibre, imputable à la politique belge de la recherche. « Si l'on s'enferme dans un débat entre pro et anti-vaccin, on risque de rater le coche, conclut le député bruxellois et communautaire Paul Galand. On ne peut jeter la pierre au privé : les entreprises font du profit et c'est normal. En revanche, il faudrait financer publiquement la recherche pour ne pas laisser le privé tout décider. »
Malheureusement, nous sommes en période de vaches maigres budgétaires... A chacun donc, pour le moment, de prendre sa santé en main, en sollicitant plusieurs avis. En gardant à l'esprit que les enjeux économiques - et une certaine forme de dogmatisme scientifique - peuvent parfois empêcher des vérités un peu dérangeantes d'être exposées au public.
Fanny Bouvry
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En Wallonie, l'achat des vaccins gratuits pour les patients a coûté près de 5,8 millions d'euros à la Communauté française et plus de 11 millions à l'Inami. - Shutterstock


