Levif Blog

Critique BD Gaza 1956

Futuropolis

Reportage de longue haleine traité sous la forme de BD, Gaza 1956 témoigne de la cruauté des hommes. Comme Maus d'Art Spiegelman l'avait fait en son temps.

Certains livres parlent mieux qu'une réalité filmée dans l'urgence. Des mots qui vous pénètrent plus longuement qu'une suite d'images s'imprimant sur la rétine sans jamais parvenir à se fixer dans la mémoire. Sans doute parce que pour lire, il faut prendre le temps de s'investir. Gaza 1956 n'est pas une BD que l'on parcourt sur un coin de table.

Dense, l'histoire se base sur les nombreux séjours que le journaliste dessinateur Joe Sacco a effectués dans la bande de Gaza.
Son but? Raconter une page oubliée du conflit israélo-palestinien. Pour ce faire, l'auteur a cherché à recueillir les témoignages oculaires de ce qui s'était passé dans la petite ville de Khan Younis, en novembre 1956. Brièvement évoqué dans un rapport de l'époque, cet épisode, aujourd'hui méconnu, serait le plus important massacre de Palestiniens sur le sol palestinien si l'on en croit le chiffre de 275 morts avancé par l'ONU.

Les raisons de la colère

A travers ces faits tragiques et la recherche de la vérité qui l'obligent à mettre de côté de nombreux témoignages, Sacco nous fait partager la vie des Gazaouis actuels. En le suivant dans ses nombreux flashbacks entre le passé et le présent, on perçoit mieux la dramatique réalité d'une sentence, somme toute banale, d'un haut fonctionnaire du Hamas qui rappelle que " les tragédies du passé contiennent souvent les graines du chagrin et de la colère qui façonnent les événements du présent ". Une version moderne de la sempiternelle loi du Talion.

Outre son dessin magistral, tant au niveau du trait que du cadrage, la grande force de Sacco est de ne jamais gommer les humains qui se cachent derrière la grande histoire. Au contraire, il les surligne pour les mettre en avant. Dommage, par contre, qu'il fasse à ce point l'impasse sur l'humour. C'est probablement l'autodérision de Spiegelman qui a fait de Maus un best-seller. Lourd, le Gaza de Sacco sonne trop comme une charge en forme de réquisitoire immuable. Un sentiment tempéré par une série d'interviews regroupées à la fin de l'ouvrage et qui donnent la parole à plusieurs gradés israéliens chargés des opérations militaires dans la bande de Gaza.

De Joe Sacco , Éditions Futuropolis , 424 pages.

par Vincent Genot  | | réactions | réagissez ici

 

Critique BD : Pip et Norton

Delcourt

Héros de strips déjantés dans le magazine montréalais Vice , l'abeille désaxée Pip et l'homme flottant Norton excellent davantage dans les récits plus longs. En quelques cases seulement, leur surréalisme ne peut guère se déployer et la blague tombe souvent à plat.

Dans une histoire de 14 pages consacrée à Barbra Streisand (!), par exemple, les névroses de Pip et l'exaspération de Norton prennent en revanche leur véritable ampleur. Servis qu'ils sont par l'humour potache de Gavin McInnis ( The Vice Guide to Eating Pussy ) et l'univers graphico-crade de Dave Cooper.

Celui-ci débute à 13 ans dans la SF et ne prendra vraiment contact avec la BD indie , notamment celle de son compatriote Chester Brown, que des années plus tard. Une révélation. Parallèlement à son travail pour Dark Horse ( Hellboy Junior , entre autres), il s'essaie au roman graphique avec Suckle et Crumple chez Fantagraphics. Nouveau retournement : il se consacre désormais à la peinture, ainsi qu'aux jouets et livres pour enfants.

Mention spéciale à la couverture du présent recueil et à la présence, dans un récit exclusif pour l'édition de Delcourt, de Robert Crumb, Moebius et des époux Sarkozy et Obama. En voyage à Paris, Pip y déclenche, par un simple coup de fil, rien de moins qu'une guerre mondiale...

On en parle aussi sur Radio Grandpapier, à écouter (très bientôt) ici !

Delcourt

par Vincent Degrez  | | réactions | réagissez ici

 

Critique BD: En Italie, il n'y a que des vrais hommes

Dargaud

C'est une phrase de Benito Mussolini qui donne le titre - et le ton - à l'album En Italie il n'y a que des vrais hommes .

Alors que l'Italie fasciste s'apprête à mettre au point une loi d'exclusion, le Duce demande de ne pas y inclure les homosexuels puisque dans la tête du dictateur ils étaient censés ne pas exister... On ne les ignora pas pour autant. A partir de 1938, ils seront déportés en nombre dans des petites îles du sud de l'Italie. Récit en flash-back s'appuyant sur des témoignages d'époque et des travaux universitaires, le roman graphique de De Santis et Colaone raconte le quotidien de ces hommes oubliés de tous et dont le retour à la vie civile ne sera pas une sinécure.

Loin des clichés, les 2 auteurs ont pris soin de ne pas dépeindre un univers binaire dans lequel les sans-c£urs seraient obligatoirement du côté des geôliers. Ainsi Ninella, le personnage central du récit, paraît souvent poignant tout en étant diablement horripilant quand il s'agit de se raconter précisément. Comme si toute la vérité sur cette déportation n'était pas bonne à dire.

D'un découpage classique et dans un dessin sans fioriture, cet album éclaire brillamment une page d'histoire méconnue, partiellement cachée par ceux-là mêmes qui l'ont subie. Un triste récit non dénué d'humour.

De Luca De Santis et Sara Colaone ,Éditions Dargaud .

par Vincent Genot  | | réactions | réagissez ici

 

Revoilà Angoulême et son nouveau palmarès

Comme chaque année depuis 1974, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême s'apprête à couronner quelques auteurs du 9e art. Il s'en est cependant fallu d'un cheveu pour que cette 37e édition soit purement et simplement annulée.

A la suite du désengagement financier de la ville, les organisateurs ont dû multiplier les appels à l'aide pour pouvoir boucler leur budget.

Dans la foulée, et pour répondre à une demande des libraires qui trouvaient le palmarès trop imprécis (et donc peu vendeur), ils en ont profité pour réorganiser celui-ci. Dorénavant, Angoulême décernera 10 prix. Si le Fauve d'Or récompense toujours le meilleur album de l'année, le Prix Spécial du Jury couronne dorénavant un ouvrage sur lequel le jury a particulièrement souhaité attirer l'attention du public. On n'avait pas parlé de clarté? Mieux! A côté du Fauve de la BD alternative, il existe, à présent, le Prix de l'audace, qui vient couronner une £uvre innovante... Vous avez dit doublon? Histoire d'enfin récompenser la BD qui se vend bien, le Prix de la Série intronisera une série, pour autant que celle-ci compte au moins 3 tomes. Même vision d'ouverture pour le Prix Intergénérations qui est dédié à une oeuvre grand public. Le Prix Révélation (pour l'oeuvre d'un jeune auteur) et le Prix Regards sur le monde, qui récompense une BD parlant de problèmes actuels, viennent compléter le palmarès dans lequel on retrouve toujours le Fauve Jeunesse et le Fauve Patrimoine.

Comme les chefs-d'oeuvre ne se bousculent pas dans la sélection officielle (on retient Blast de Larcenet, Dungeon quest de Daly et Rebetiko de Prudhomme), les jurés vont devoir sérieusement se creuser la tête pour remplir toutes ces nouvelles cases.

Invités d'honneur de cette édition, Sempé et Crumb croiseront quelques Belges dans la cité de Charente, dont les dessinateurs de L'employé du Moi, une maison d'édition de bande dessinée indépendante qui, depuis janvier, sur radio Campus, propose une fois par mois une émission entièrement dédiée à la BD alternative. Sans oublier notre collaborateur Nix, en lice pour un prix avec son Kinky et Cosy l'intégrale .

par Vincent Genot  | | réactions | réagissez ici

 

Critique BD: L'Alternative

Les auteurs des deux tomes de L'Alternative ont joué au jeu du "et si" pour construire leur récit.

Classique, le premier volume raconte l'histoire de Pierre, un jeune paysan né des amours d'un Allemand et d'une Française durant le premier conflit mondial. Méprisé par les villageois, le père abandonne l'enfant pour repartir dans son pays. Seul, le "fils du boche" va devoir apprendre à se construire et faire des choix de vie qui le conduiront de la légion étrangère à l'existence cachée des résistants dans la France occupée.

Le second volume reprend les mêmes personnages et le début de la même histoire. Sauf qu'à un moment, les choix de Pierre vont faire basculer sa vie au point de le transformer en bourreau. De résistant, il passe dans le camp de l'oppresseur sous l'uniforme de la SS. Ou comment une simple décision peut déterminer un destin (avec l'aide bienveillante d'un scénariste). Intéressant dans son approche schizophrénique, ce diptyque pèche parfois par la légèreté d'un scénario un peu trop prévisible. A noter que le deuxième album renferme une série de clés qui éclairent des zones et des personnages laissés volontairement dans l'ombre du premier récit.

De Stéphane Agosto et Edouard Chevais-Deighton , Éditions Glénat .

par Vincent Genot  | | réactions | réagissez ici

 

Critique BD : La guerre d'Alan (intégrale)

Publiée initialement en trois volumes, La guerre d'Alan est avant tout l'histoire d'une rencontre. Celle du dessinateur Emmanuel Guibert (à qui l'on doit la série Le photographe) et d'Alan Ingram Cope, un vétéran américain de la Seconde Guerre installé en France après le conflit.

Pendant plusieurs années, Alan a raconté sa guerre à Emmanuel : rien d'extraordinaire, juste l'histoire d'un jeune homme que l'on forme à un conflit dans lequel il ne tirera pas un seul coup de feu, si ce n'est un coup de semonce en direction d'une grange en ruine pour vérifier le bon fonctionnement du canon de son véhicule blindé. La guerre d'Alan raconte surtout les gens, les amitiés d'un instant ou d'une vie et le temps qui pose sur les souvenirs un vernis bienveillant.

L'intégrale bénéficie d'une impression grand format dans lequel le dessin colle parfaitement à l'ambiance des années évoquées.

L'Association

par Vincent Genot  | | réactions | réagissez ici

 

Critique manga : Le Sommet des Dieux

Kana

Tout le roman de Baku Yumemakura tient dans la superbe couverture de Taniguchi pour cette réédition cartonnée. Cet homme, au caractère volontaire et affirmé, au menton conquérant et à la pose individualiste - plutôt inhabituel chez l'auteur de Quartier Lointain - mais dont la pointe des cheveux demeure quelques millimètres sous le sommet montagneux derrière lui...

Tout l'art de la perspective et du détail de Taniguchi réside précisément dans cet Everest qui n'est jamais vraiment blanc, recouvert d'aspérités traîtresses et d'espoirs démesurés, bordé de gouffres noirs comme des cauchemars. Habu Joji est donc cet Übermensch qui, à l'assaut d'un sommet, choisit toujours la voie la plus rapide et non la plus sûre.

C'est pourtant par des yeux nettement plus «taniguchiens» qu'on le découvre, ceux du Japonais Fukamachi Makoto. Ce photographe-alpiniste déniche, dans un bazar de Katmandou, un bien étrange appareil photo : un antique Vest Pocket Autographic Kodak Special qui a pu appartenir à George Mallory, alpiniste britannique disparu en 1924 sur la crête nord de l'Everest. La pellicule pourrait permettre de lever un des plus fabuleux - et très réels - mystères de la montagne : Mallory a-t-il vaincu le «sommet des dieux» près de 30 ans avant Hillary et Norgay ?

par Vincent Degrez  | | réactions | réagissez ici

 

Critique comics : Whirlwind Wonderland

Rina Ayuyang est née à Pittsburgh mais ses racines plongent dans les Philippines. Une origine et une «étrangeté» avec lesquelles elle se débattra dans sa jeunesse. Elle s'arrange ainsi pour ne jamais inviter de copine chez elle, où le décor, qui croule sous les objets traditionnels en bois d'acacia, «me rappelait trop que j'étais différente». Jusqu'à réaliser que, loin d'être des héritages de ses ancêtres, ces statuettes ont été achetées par ses parents dans un magasin d'occasions !

Ce sentiment d'être juste à côté de sa peau, la dessinatrice l'explorera dans son propre comiczine , baptisé Namby Pamby , dont elle a partiellement tiré le présent recueil. Avec elle, un simple déplacement domicile-lieu de travail de 20 minutes se transforme en exploration des liens qui l'unissent aux autres passagers de l'autobus, cette même appréhension de la destination finale, cette même frustration du temps qui file. Rina profite des embouteillages pour découvrir des détails du paysage encore insoupçonnés... et s'engager dans une danse effrénée avec Brad Pitt, qui n'est finalement qu'une autre manière de s'interroger sur soi.

Rina Ayuyang nous parle avec talent de ces petites choses incroyables qui donnent naissance au quotidien.

par Vincent Degrez  | | réactions | réagissez ici

 

Critique BD : L'Affaire des affaires (t2)

Delcourt

Le roman graphique L'Affaire des affaires , c'est un peu Clearstream pour les nuls.

Documentaire, enquête journalistique, autobiographie... alors que le procès Clear-stream qui oppose un président de la République et un ancien premier ministre s'achève, le journaliste romancier Denis Robert (qui est à l'origine du dossier) nous plonge dans les mécanismes financiers qui gouvernent le monde de la finance et, par là même, le monde tout court.

A la manière d'un incroyable thriller politico-financier, le livre explique le plus fidèlement possible les mécanismes (paradis fiscaux, banques offshore, manque de coopération entre Etats, chambre de compensation) qui permettent au crime organisé de prendre ses aises dans la nouvelle économie, mais rend également compte des blocages de la justice.

On y suit aussi les affres et les doutes de l'ancien journaliste de Libération dépassé par la puissance d'une entité économique qui n'est plus au service de l'homme. Dynamique et nerveux, le dessin de Laurent Astier transcende le récit afin de le rendre accessible au plus grand nombre, sans pour autant tomber dans la simplification à outrance: c'est dense, mais ça se dévore comme un polar. La suite et la conclusion de cette histoire passionnante, on pourra les lire à la fin du procès des faux listings dont le jugement est attendu le 28 janvier prochain.

De Denis Robert et Laurent Astier , Éditions Dargaud .

par Vincent Genot  | | réactions | réagissez ici

 

Critique BD : Du sang sous le sapin

L'employé du Moi

Des ados sont dézingués d'horrible manière. «Eparpillés par petits bouts façon puzzle», dirait Audiard. «Et disposés en guirlandes façon sapin de Noël», ajouterait le duo Vanderheyden/de Moté, tant ce Santa Claus serial killer sait y faire pour recréer, à sa manière, la magie du réveillon.

Du sang sous le sapin détourne, l'air de rien, les codes du slasher movie , avec sa troupe de jeunes passés par le rayon boucherie, son littoral qui fleure bon les embruns, et surtout ses deux flics légèrement désaxés et aux noms impossibles.

L'érudit inspecteur Klaus n'est certes «plus que l'ombre de lui-même», sa vie amoureuse a implosé, mais il n'en disserte pas moins au débotté sur le concept historique de «trêve de Noël» ou sur la tulipe comme symbole de l'Amour dans les Contes des mille et une nuits . Son adjoint Nakamura est un gars sensible, au goût aussi prononcé que sa moustache pour les pistes de danse.

Le duo improbable suivra à sa manière la piste du tueur, vers un twist final digne des meilleures - ou pires, à vous de voir - séries B. Le tout emballé dans un style visuel remarquable en tous points, où les visages sont mangés par les yeux et les décors hachurés furieusement. Comme sous les coups de couteau d'un dingue grimé en Père Noël.

L'employé du Moi

par Vincent Degrez  | | réactions | réagissez ici

 

Vincent G. (sans les dents), Caroline, et Vincent D. (avec les dents).

Critiques, chroniques, grandes et petites actualités... Des journalistes ouvrent l'armoire à BD qui trône au milieu de la rédaction du Vif/L'Express pour partager leur amour des bulles...

Lisez également le blog web de: