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Bienvenue en Comicsland

06/12/2008 11:00

Tout un pan de la BD américaine indie échappe aux Européens, à moins de lire l'anglais - et de savoir où chercher. Petite visite en Comicsland avec l'un des cartoonistes les plus intéressants du moment : Alec Longstreth.

La première chose qui frappe, lorsqu'on interroge un auteur de comics indépendant comme Alec Longstreth, c'est l'aspect communautaire de cette activité aux Etats-Unis. Là où nos bédéistes continentaux semblent la jouer plutôt individualiste, les «petits» auteurs yankee aiment le contact. «J'ignore comme est le paysage du secteur en Europe, mais ici, aux Etats-Unis, les créateurs de comics sont très accessibles. La plupart des minicomics incluent l'adresse, postale ou e-mail, de l'auteur. Il est donc très simple de lui envoyer votre propre production, par exemple.»

Le père du comics/fanzine Phase 7, dont un volume traduit en français a été récemment publié chez L'Employé du Moi, a eu largement recours à cette facilité : «C'est très excitant pour moi de penser que mes héros lisent mes comics ! Bon nombre d'entre eux m'ont répondu : Jeff Smith, Chris Ware, Adrian Tomine, John Porcellino, Craig Thompson, etc.»

Des amis ? «Je ne dirais pas cela, mais j'ai correspondu avec eux suffisamment longtempspour que, dans une convention de BD, ils viennent me voir et me disent : salut Alec, comment ça va, tu as un nouveau numéro de Phase 7 ? Et lorsque c'est Scott McCloud qui est en face de moi, je suis vraiment comblé. Son livre Understanding Comics a beaucoup compté dans mon envie de dessiner.»

Ses influences, son influence

Autre atout de ces énormes gatherings d'auteurs : «J'y déniche un grand nombre des comics que je lis, surtout des minicomics produits par des gens comme moi. Récemment, j'ai été influencé par Berlin : City of Smoke, de Jason Lutes. Il accorde tant d'attention à sa mise en page, ses personnages et ses décors sont si bien rendus, tout ceci est une grande source d'inspiration pour moi. Ceci dit, ma plus forte influence, ces derniers temps, a été les œuvres pour enfants de Bill Peet. Story writer pour Disney durant de longues années, il a ensuite conçu plus de 30 livres d'images. Ses dessins sont si vivants et évidents, je peux les fixer des journées entières.»

Disney, justement, a compté parmi ses passions de jeunesse, Oncle Picsou en tête, chronologiquement juste après Tintin. Adolescent, Alec Longstreth découvre les Tortues Ninjas et, surtout, Bone, un monument assez méconnu chez nous du comic anglo-saxon, pour lequel il développe une passion dévorante et qui l'influencera également beaucoup. Jusqu'à ce jour béni où il découvrira le livre fondateur de Scott McCloud. «Je suis alors devenu une véritable éponge à comics, absorbant tout ce sur quoi je pouvais mettre la main.»

Quant à savoir si, en retour, il influence d'autres auteurs, c'est plutôt dans la genèse d'autres œuvres qu'il faut chercher la réponse. «Dans mes BD, je développe beaucoup l'idée selon laquelle chacun devrait dessiner. Certaines personnes m'ont pris au mot et m'ont écrit des lettres pour me dire : ceci est mon tout premier comic, je l'ai conçu après avoir lu ton travail !»

Ses intentions avec Phase 7

Quel était l'objectif d'Alec Longstreth lorsqu'il a lancé son projet Phase 7 ? Au-delà, bien sûr, de la possibilité de faire ce qu'il aime... «Je vois Phase 7 comme un lieu où j'explore le comic en tant que médium. Je veux être capable d'y raconter toutes sortes d'histoires, et d'expérimenter plusieurs styles picturaux et narratifs. Le volume édité par L'Employé du Moi rassemble surtout mes œuvres autobiographiques. Mais je travaille aussi sur une histoire d'aventure fantastique intitulée Basewood.»

Non traduit en français, Basewood est un formidable récit, à la fois nostalgique dans sa tonalité et foisonnant dans son détail, qui tient tout entier dans sa page d'ouverture : une plongée sur un corps étendu, la tête baignant dans une mare sombre, les troncs noueux des arbres suffoquant le lecteur, l'ombre en cercle créant un vertige redoutable. Superbe.

Dans sa veine autobiographique, Longstreth utilise parfois des systèmes de flèches explicatives. La marque de McCloud et d'une forme de comic book autothéorique ? Plutôt un souvenir de Robert Crumb : «Je me rappelle avoir vu beaucoup de flèches dans ses BD. J'ai dessiné, dans le n° 2 de Phase 7, une histoire en trois pages avec au moins une flèche d'explication à chaque page. Depuis lors, j'ai conservé ce système pour interagir avec le lecteur.»

La communauté Flickr

La nouvelle génération de dessinateurs de BD a, généralement, bien compris l'intérêt de l'Internet pour faire connaître leur œuvre. Alec Longstreth ne déroge pas à la règle : «Je vends la plupart de ses comics par l'intermédiaire de mon site Internet, avec paiement en ligne via PayPal. Du coup, les gens peuvent commander des quatre coins du monde, ce qui fait de ce site un outil incroyable. Mon blog me permet également d'interagir directement avec mes lecteurs, d'informer les souscripteurs de Phase 7 de l'avancement des numéros.»

Les réseaux sociaux ne sont pas oubliés : «J'ai des comptes sur Facebook et MySpace, mais je ne les utilise guère. En revanche, je mets beaucoup de dessins en ligne sur Flickr, ainsi que des photos personnelles. Une vaste communauté de cartoonistes utilise Flickr pour partager leurs dessins ; c'est un moyen génial de trouver de nouveaux talents. Enfin, j'utilise les services de Lulu.com, un service d'imprimerie à la demande, pour autopublier des numéros épuisés de Phase 7.»

Simplicité vs facilité

Les comics, a fortiori les minicomics, présentent un aspect volontairement simple. Outre un penchant esthétique, cela recouvre une réalité assez triviale : «Avec les comics, vous devez simplifier les choses afin de pouvoir maintenir un certain rythme de production. C'est un processus que traverse tout cartooniste. Et cela change d'une histoire à l'autre, voire d'une page à l'autre, lorsque vous décidez du niveau de détail d'un décor ou d'un personnage.» Une idée d'industrie qui n'est pas sans rappeler cette bande dessinée de l'autre bout du monde, le manga.

Simple ou... facile ? «Certes, il y a toujours eu des artistes fainéants au dessin rapide et négligé. Il y a, à l'inverse, énormément de créateurs dont le travail est d'une simplicité extrême mais d'un niveau artistique très élevé. Autrefois, je pensais moi aussi qu'un travail simple était forcément facile à produire. Même des esquisses de Picasso, par exemple, me faisaient dire : tout le monde peut faire ça ! Lorsque je suis entré dans une école d'art, à 25 ans, j'ai dû étudier l'abstraction. Nous prenions un dessin naturaliste et le rendre de plus en plus abstrait, ôtant lignes après lignes, tentant de simplifier autant que possible. J'ai découvert une chose : c'est très difficile !»

«Lorsque vous ne pouvez vous cacher derrière des hachure ou un ombrage, vos lignes sont nues.» Une nudité qui oblige à être «sincère». Cela tombe bien, puisque c'est le mot qui, selon Alec Longstreth, résumerait son œuvre.

Longstreth en un mot ?

«Sincère.»

Propos recueillis par Vincent Degrez (et par e-mail)

www.aleclongstreth.com

La galaxie Longstreth

Aaron Renier, Spiral-Bound (Top Shelf)
«Aaron Renier est la personne la plus imaginative que j'aie jamais rencontrée. Son livre Spiral-Bound est tout simplement l'un de mes romans graphiques préférés. Chacun de ses personnages a son histoire personnelle, dans un univers magnifique créé spécialement pour eux. Son prochain ouvrage ? Une histoire de pirate baptisée The Unsinkable Walker Bean.»
www.aaronrenier.com

Ken Dahl, Welcome to the Dahl House (Microcosm Publishing)«Ken Dahl dessine de très intelligents minicomics depuis de nombreuses années déjà. Ses meilleurs ont été rassemblés tout récemment dans ce recueil. Dahl travaille en ce moment sur un graphic novel consacré à... l'herpès. Son titre ? Monsters. A mes yeux, l'un des comics les plus importants du moment.»
www.flickr.com/photos/kendahl

Kazimir Strzepek, The Mourning Star (Bodega)«Mon roman graphique préféré de 2007. Un mélange incroyable d'aventure, d'humour et de science-fiction. Tout se passe dans un monde post-apocalyptique. Rien ne surpasse le style de Kaz !»
www.myspace.com/95089

Eleanor Davis, Stinky (Toon Books)«Elle vient de sortir ce Stinky pour Toon Books et travaille sur un autre livre pour enfants, plus long, qui sortira l'année prochaine. Selon moi, Eleanor est l'une des cartoonistes les plus inventives et talentueuses des Etats-Unis.»
www.doing-fine.com

Papercutter (Tugboat Press)«Des anthologies de dessinateurs américains qui montent. Chaque numéro réunit trois auteurs, il y a toujours quelque chose de nouveau et d'excitant avec Papercutter. L'éditeur, Greg Means, choisit toujours d'excellents cartoonistes et des comics d'une très grande valeur.»
www.tugboatpress.com


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